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La dictature de la transparence de Mazarine Pingeot par Marius Tisné, Clésup

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Publié le 12/05/2017
Prix cordées Clésup

Chronique de la frustration

            Sitôt que la douleur m’a été amputée, la violence ne s’est jamais faite ressentir avec autant de vigueur. Violence qui se dilue parmi nous comme un brouillard opaque et transparent ; mais dont la présence diffuse ne me quitte pas. J’étais, je suis toujours le seul à m’émouvoir de cet écran de fumée, qui lèche nos visages comme des flammes blanches. La grouillante masse étrangère ne peut, elle, s’en distinguer par les liens usés l’unissant à la douleur, si banale. A moins qu’il ne soit teinté pourpre et que les flammes ne reprennent leur coloris naturel. Ce brouillard, je ne pouvais le respirer ; il me noyait plutôt. A chaque pas fait pour m’en évader, je m’y engouffrais plus encore. Je l’humais et le toussait simultanément, suffoquant pour l’éternité. Sa fumée fine me pénétrait par tous les pores de la peau. Pourtant, la violence du brouillard de la violence ne pouvait me faire complètement sien, ni m’emporter comme l’hiver emporte l’été. L’agonie se faisait permanente, sans possibilité de rédemption, d’y disparaître. Oh oui, la violence, je la voyais partout, nul autre part, dans chaque geste inconscient, d’allure innocente. Dans chaque regard appuyé. Chaque ordre, chaque silence. Et tant de violence. Ma sentence était d’à jamais voir les choses telles qu’elles sont. Amères, violentes et insignifiantes.

            Pour eux, la violence coulait en un torrent fluide et transparent dans lequel ils avaient poussé comme des algues, s’agitant mollement selon sa volonté. Et jamais, ils ne le voyaient. Ce ruisseau qu’un enfant regardait, effrayé et fasciné par sa puissance qui fait disparaître les feuilles mortes.

 

            Le surlendemain de mes quinze ans, on m’a diagnostiqué une insensibilité congénitale à la douleur. Mes nocicepteurs, les récepteurs sensoriels de la douleur, se sont révélés défaillants. Peu à peu, ma perception de la souffrance a décliné jusqu’à totalement disparaître. Je connais le chaud, le froid, ils ne sauraient m’être agréables, ni l’inverse. Si je ressens tout, il ne me fait rien, fade qu’il est. Fade. Et là, sans doute le pire, je ne sais même plus ce que je peux ressentir ou non. Parce qu’elle n’est pas palpable, ma souffrance n’a pas de limite.

 

            Ma maladie, malgré sa rareté, n’a jamais su émouvoir mes dissemblables. Il leur fallait quelque chose de plus violent, une réelle difformité au moins, pour susciter leur empathie un tant soit peu. Dire qu’on ne ressent plus la douleur n’a jamais suffit. Certains même m’enviaient l’affranchissement des peurs qu’ils se représentaient, toute idée de douleur impossible. De quoi pouvais-je avoir peur si je ne souffrais jamais? Hélas, ils faisaient erreur. La peur existe sans souffrance, oui, plus insidieuse encore, privée d’avertisseur du danger. Sans ce signal d’alarme, je me devais d’avoir peur de tout. De chaque véhicule, chaque son, le moindre geste. Pourquoi donc? Car il est probable que je mourrais avant même de m’en rendre compte, comme par mégarde. Lorsque je marche dans la rue, chaque voiture est un futur accident. Et chaque piéton est un potentiel assassin. Et si l’un d’eux se plaçait derrière moi pour actionner une détente, j’entendrais un grand éclat, penserais que des jeunes jouent avec des pétards et continuerais d’avancer, jusqu’à ce que mes jambes se dérobent et que je comprenne mon malheur, quand les étoiles tomberont en arrière dans une trainée lumineuse et que le sol se redressera. Alors, voyant ma face se rapprocher du béton, je jouirai, persuadé que lorsque ma tête fracasserait le sol je ne pourrais ne pas ressentir quelque chose, une illusion au moins, de la douleur. A une dizaine de centimètres du sol, la vie quitterait ce pantin insensible et ma tête rebondirait sur le trottoir.

            J’ai toujours reproché à mes dissemblables leur inempathie fautive. Leur incapacité à souffrir avec celui qui ne souffre pas, quand bien même il souffre de ne pas souffrir. Celui dont la douleur sera nécessairement solitaire. Celui qu’on regarde comme l’ombre intacte d’un objet brisé, ou la lueur de l’étoile qu’on ne sait morte. Cette douleur, c’était la mienne, celle du masochiste frustré. Je sais que décidément, je ne pourrais être comme eux et eux être comme un miroir. Ma sentence originelle porte le nom de solitude. Je ne désire pas être vu car ils ne pourront pas me voir.

 

            J’ai longtemps cru mon corps immortel. J’ai longtemps cru que je n’étais pas vivant. Comment imaginer la mort sans une agonie, même courte et intense? Agonie que l’on rêve sans espoir et sans pouvoir se la représenter. C’était une idée folle. Si tout n’était qu’un mauvais cauchemar, je ne pourrais me pincer pour m’en réveiller. C’est pourquoi passé et présent se sont toujours confondus.

 

            Au cours de mon existence, il est arrivé que des personnes hurlent de douleur autour de moi. Il n’essayaient alors pas d’atténuer leurs cris, bien au contraire. Leurs râles étaient toujours plus forts en ma présence, comme pour me signifier ma chance de ne pas connaître leurs maux. Mais je ne pouvais pas grimacer en me représentant leur douleur. Au contraire, je souriais, je partageais leur plaisir de souffrir. Parfois, je les enviais. Un après-midi d’août baigné dans une chaleur solaire, un môme d’une douzaine d’années se faisait rosser par trois de ses semblables, un peu plus âgés. Je sais que n’importe qui eut été révolté par la gratuité d’un tel acte. Et le gamin hurlait qu’on arrête ; et les autres continuaient, plus fort encore. J’ai alors éprouvé un sentiment honteux, mais dont je n’arrive décidément pas à me défaire : de la jalousie. J’étais jaloux de ce gosse qui se prenait une rouste en pleine rue. Oh oui, je l’enviais en pensant que sentant sa peau se déchirer sous les coups et les coups ricocher sur son corps, on doit vraiment se sentir vivant par le simple déclin saccadé de cette même essence de vitalité. Humilié de la sorte, le coeur doit piquer, les épaules se replier devant la poitrine et les poumons suffoquer. Je l’enviais et pensait qu’il n’en ressortirait que mieux aguerri face à l’existence et à l’homme, une fois toute illusion perdue à leur égard. « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Sottise, Friedrich. Seule la souffrance élève réellement. Ma condamnation était de ne jamais pouvoir quitter mes pulsions de survie ; la métaphysique se voyait réservée aux mortels.

            Seul un liquide rouge me différenciait de la pierre.

 

            Je crois que les cartésiens et les religieux sont des cons de séparer l’âme du corps. Ce n’est qu’un tout, dont les diversités s’influencent mutuellement dans la perception du monde environnant. Il n’y a pas de  réelle scission entre ce que les sens ne peuvent souffrir et la douleur insensible du coeur. Sitôt que j’ai eu conscience qu’il y avait une information sensible à laquelle je n’avait pas accès, mes émotions en furent étouffées, bridées par le monde extérieur. Il y avait un sens qui me manquait, sinon une dimension. Et tout était fade. Fade. Une évidence s’est faite connaître : les sentiments ne sont que des degrés de souffrance. Mes sentiments se muaient en une sensation que je suais sur mon chemin de croix et que je nommais frustration. Ainsi advint un être avec une sévère contradiction, sa raison et ses sens s’insultent. Comment peut-il compatir à un massacre qu’il ne peut se représenter? Quelle valeur pouvait avoir sa vie, sans idée de mort ou de sentiment?

            Je me suis, de la même manière que face au petit qui se faisait tabasser, retrouvé incapable de comprendre cet homme qui pleurait en récupérant les cartons chez son ex. Il pleurait tellement que je ne l’enviais plus, mais mon interrogation se porta sur sa douleur, insaisissable pour moi et qui paraissait pourtant infinie. Pourquoi, alors que nos esprits sont en tout point comparables, suis-je impassible face à lui? Et puis, une illumination. Pour que je sois infoutu de saisir la détresse morale d’un individu, il faut que cette souffrance se noie parmi d’autres, que je ne sois que souffrance et qu’à force de m’y fondre, je ne la remarque plus, je ne la distingue plus. Si je ne vois pas la souffrance de ce quelconque soudainement isolé, c’est donc que ma douleur transcende la sienne, plus d’une fois. Et si son désespoir ne me parvient pas, c’est qu’il est infime. Je l’ai alors haïs de ne pouvoir contempler ma souffrance, plus encore que je m’étais haïs de la réciproque. Je les ai tous haïs de me faire croire que c’était moi qui ne ressentait pas la douleur quand c’était eux.

 

            Ma vie ne fut qu’une frustration furieuse, et moi, un témoin de la cruauté. C’était sans doute elle qui me manquait pour que je fusse semblable à mes dissemblables. La violence ne me déterminait pas, je la subissais comme le Christ l’a subi. Seule sa figure pouvait à jamais m’être respectable. La figure de celui qui n’a pu éloigner les hommes d’eux-même, de celui qui a été désigné coupable parmi les innocents mais dont le réel crime était d’être innocent dans un monde de cruels. Pourquoi s’être glissé dans la caverne platonicienne? Et endosser l’habit trompeur du bouc émissaire de la condition humaine. Victime des bourreaux coupables et roi des ronces ; mort sur du bois ou rongé par le menu tic tac de petites roues. Christ, qui a illustré aux hommes leur réalité, bête sauvage des bêtes sauvages. J’étais comme toi, Jésus, nous étions main dans la main les bannis du monde, les rats des steppes de l’existence, les condamnés de la vérité. Ta croix épouse mon dos, des reins à la nuque et d’une omoplate l’autre. Seuls toi et moi, nous, amputés de la réalité comme une tumeur, avons vu l’homme tel qu’il est et tel qu’il ne se verra jamais. Amer, violent et insignifiant.

            La seule douleur physique que je n’aie jamais ressentie est ces clous imaginaires qui tailladent mes poignets. Je porte mon manque à vivre, cet inhumanisme, comme le Christ a porté son supplice. Mon chemin de croix, la vie.