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La Ferme

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La Ferme - Tom Rob Smith
Publié le 05/04/2017
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Entre thriller psychologique et récit introspectif, entre monologue et dialogue, La Ferme est un roman polyphonique qui aborde pêle-mêle de nombreux sujets : les relations familiales et la quête de ses origines, la corruption et la paranoïa... Mais surtout, Tom Rob Smith nous parle du sentiment d’être étranger. Etranger aux autres, à ses proches, et à soi-même.

L’intrigue est simple mais efficace. Daniel reçoit un jour un inquiétant appel de son père : sa mère Tilde, paranoïaque et persuadée d’avoir découvert un complot, a dû être internée.  Un second appel s’ensuit, de sa mère : non, elle n’est pas folle, mais bel et bien persécutée. Et elle a des preuves. 

Daniel voit alors sa mère débarquer chez lui. Elle lui raconte l’histoire de son retour à son pays natal, la Suède, au cœur d’une ferme isolée, et les soupçons qui l’ont poussée à deviner l’existence d’un vaste complot. Jour après jour, aucun détail n’est laissé de côté. Les protagonistes, d’abord : son père, qui ferme les yeux sur ce qu’il sait ; Hakan, le propriétaire de la ferme voisine, personnage important et respecté ; sa fille adoptive Mia, qui disparaît brutalement sans que personne ne semble s’en soucier ; et les habitants des fermes alentours, qui la traiteront jusqu’au dernier moment comme une étrangère dans son propre pays... Et puis viennent les preuves, une à une…

Qui croire ? Au fur et à mesure du récit de Tilde, qui occupe une grande partie du livre, Daniel doute, et le lecteur avec lui. Une intrigue entre vérité et mensonge, racontée d’un unique point de vue. Le récit est étayé de preuves, mais est-ce suffisant ? Est-ce trahir la confiance de sa mère que de douter ? Le récit de Tilde est long et précis, parfois trop, mais qu’importe : le suspense monte, et l’heure de vérité approche.

Tom Rob Smith maîtrise à merveille l’art du suspense, et c’est cela qui m’a fait vibrer : jusqu’au bout, le personnage et le lecteur doutent, s’interrogent, s’impatientent. De temps en temps, le récit s’interrompt, et Tilde insiste, comme pour nous intimer la patience : les faits doivent être racontés méthodiquement, dans l’ordre chronologique, pour qu’ils soient compréhensibles. Jusqu’au dénouement enfin attendu – et inattendu.

A la fin du livre, une note de l’auteur sur l’histoire de ses parents, très semblable à celle des parents de Daniel, donne un tout autre relief au roman que l’on vient de lire. Ce thriller terrible et oppressant est en réalité tiré d’une histoire vécue. L’auteur a surpassé une épreuve difficile, une fissure dans un fragile équilibre familial, pour en faire un chef d’œuvre. « L’art est délivrance, même dans la souffrance », disait Georges Henri Renault. 

Ce livre nous rappelle que la vérité ne tient qu’à peu de choses (ici un coup de téléphone). En un instant, toutes nos certitudes peuvent s’effondrer. Finalement, La Ferme est d’abord un livre qui fera réfléchir le lecteur, au-delà de la fiction et des mots, et prendre conscience de la fragilité de nos vies et de nos certitudes…