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Le cimetière des voitures

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Publié le 13/05/2019
Le cimetière des voitures de Fernando Arrabal
Le cimetière des voitures de Fernando Arrabal, une rocade qu’animent des personnages sans âge – en définir est insensé – ni forme mûre, mais suivant une évolution giratoire – une autre course éternelle vers Tar – pleine de contradictions qui détrônent chacune à leur tour la vérité d’une réalité. Car oui, il n’y en a pas qu’une, celle-ci serait bien trop pâle. Ces gens-là ne sont l’apanage de personne si ce n’est d’eux-mêmes, au service de leurs propres découvertes qui passent par l’essayage des différentes réactions et émotions chez l’autre. Puis ils les cataloguent, les répètent pour en être certain, comme une manière de comprendre leurs environnements. D’un côté l’homme-enfant-sadique, de l’autre la femme-enfant-putain, sans aucune capacité de jugement. Seulement, ils pressentent ce qui pourrait se rapprocher des valeurs d’adultes, s’en amusent, parfois tentent de leur trouver un nom. Seulement, ce ne sont que des pressentiments, ceux-là même qui justifient après coup leur instabilité. Fidio, Lilbé, Lis, Fando, Namur, Mitaro, Toso, Lasca, Tiossido, etc… Ils sont l’Homme pandorique qui se cherche constamment sans qu’il n’ait aucune finalité. Ils sont la primitivité et l’instinct qui ouvre la voie de la naïveté. Mais la naïveté comme le plus pur des systèmes de pensée, dépourvu de tendances qui modifieraient son essence, non doté d’illusions que la connaissance viendrait trop vite fracasser. Ceux-là, qui s’en accommodent, sauront involontairement porter le sujet de pensée à ce que ses frictions ont de plus cru, de plus élémentaire, un stade que les privilégiés de la connaissance auront délaissé depuis bien longtemps. Il y a chez l’enfant une part importante cédée aux personnages. Il y a chez les personnages une part importante empruntée à l’enfance, comme si chacun d’eux vivait encore sa propre ontogenèse, sans cesse, sans session, sans scission. Comme si chacun d’eux était encore dans son « moi-tout », incapable de se localiser dans un corps d’individuation mais au contraire capable d’appartenir à un environnement qu’il faut tester. Par un non-conformisme subi, ils appellent, forcent le lecteur à éluder ce qu’il connaît, à élider ce qui lui est immaculé : ses stéréotypes, ses perceptions, son savoir. Un monde pigmenté est révélé, celui de la complexion. D’ailleurs, c’est ce que fait Arrabal, du « réalisme de la complexion ». Enfin, c’est une épreuve sans fiabilité où chaque personnage devient à la page suivante son antonyme, se transforme en ce qu’il hait, en ce qu’il adore. Même croire aux mots serait dangereux tant leurs sens se jouent de nous en jouant entre eux sous le joug d’un despotique néologisme, invisible. L’amour défend la haine, les larmes la joie, l’ennemi la confidence, l’envie le dégoût, le viol l’affection. L’enfance est un sol vierge non acculturé mais pleins de tumultes et sans certitude aucune. Alors, pour entrer dans le royaume d’Arrabal, il me faut être comme un enfant.