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Les Cerfs-volants

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Publié le 09/05/2018
Les Cerfs-volants de Romain Gary
Après-midi pluvieux. Mes errances à la bibliothèque me conduisent comme souvent au rayon de Gary. Il est de ces auteurs que j’estime profondément, fascination pour l’homme peut-être avant l’écrivain.
Je détaille les titres un à un.

Éducation Européenne. Lu.
L’Homme à la colombe. Lu.
Les Racines du ciel. Lu.
Les Cerfs-volants. Pas lu. Ultime roman du caméléon avant qu’il ne tire sa révérence.

Quelques hésitations. La crainte de rencontrer les écrits pessimistes d’un homme fatigué par la vie et terrifié par la vieillesse, ce naufrage.
J’empoche finalement l’ouvrage.
« À la mémoire. »
Ainsi est dédicacé le roman.
Le récit se campe.
1930. Ludo, petit gars normand de dix ans doté d’une mémoire exceptionnelle, vit avec son oncle Ambroise Fleury. Vieux loufoque pacifique, s’adonnant à la confection de cerfs-volants à la figure des Lumières, ou aux noms évocateurs tels que « la Liberté éclairant le monde ».
Lors d’une promenade en forêt Ludo rencontre Lila, Polonaise aristocratique et fantasque. Il en tombe éperdument amoureux. S’en suit des années où Lila « rêve d’elle-même » pendant que le jeune Fleury ne cesse d’être son séide.
1939. La guerre éclate. Lila en Pologne, Ludo en Normandie. Réformé pour cause de cœur qui bat trop fort, il s’engage dans la résistance.
À ses côtés, dans l’Europe déchirée se plantent des personnages captieux. Une tenancière de bordel juive travestie en une comtesse qui copine avec les Boches, un haut responsable de la Wehrmacht gaulliste, un chef cuisinier qui vit sa résistance dans le maintien de la gastronomie française.

« Puisant dans son amour tout l’aveuglement qu’il faut pour croire à la sagesse des hommes », Ludo n’oublie jamais sa Polonaise. Il vit son idylle en pensée, confondant parfois Lila avec la France.
L’auteur – ici, comme dans sa vie – joue avec les identités.

Derrière l’historiette d’un amour immarcescible sous fond de guerre, la plume enlevée teintée d’ironie, Gary nous dépeint l’humanité. Il tance la brutalité des hommes, assénant « Les nazis étaient humains. Et ce qu’il y avait d’humain en eux, c’était leur inhumanité ». Mais nous offre néanmoins une fresque positive. Louant la folie, l’engagement, l’imagination, la passion, le souvenir. Faisant l’apologie des résistants de l’intérieur. Car cet ouvrage dédié à la mémoire, l’est aussi aux Compagnons de la Libération, ses frères d’armes. Il enjoint au souvenir et à la célébration du courage et la générosité de ceux qui aimaient passionnément l’humanité entière. Tout en rappelant l’humanité des hommes, il les rappelle à leur humanité.
Gary, ce démiurge, offre avant de donner fin à ses jours, un dernier texte enlevé, paradoxalement optimiste. Dans son tombeau littéraire, ce romancier de l’humanisme renouvelle en verve sa confiance en l’humain à coups de cerfs-volants qui, sous les traits de Rousseau ou Montaigne, partent à la poursuite du bleu comme pour nous rassurer sur nous-mêmes.

Bibliographie