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Les Enfants d'Athéna de Nicole Loraux, par Solène Delmas-Marsalet, Clésup

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Une actualité de Pierre
Publié le 19/05/2016

Les mythes pour justifier le statut de la femme à Athènes dans la Grèce antique

Héphaïstos n’ayant pu inspirer de l’amour à Athéna, fut repoussé par elle malgré la violence dont il usa. Le sperme du dieu forgeron se répandit sur la cuisse de la déesse qui l’essuya et le jeta à terre. Ainsi, la déesse de la terre Gaïa fut fécondée et donna un fils, Érichthonios. L’enfant autochtone, qui avait pour particularité d’être mi-homme mi-serpent, fut recueilli et élevé par Athéna. La déesse l’enferma dans une corbeille qu’elle confia à Agraulos, Pandrosos et Hersé, tout en leur défendant formellement de l’ouvrir. Cependant, les filles de Cécrops, n’ayant pu résister à leur curiosité, furent punies de mort. Cordées Clésup - Solène Delmas-Marsalet

La scène du mythe, généralement représentée de la même façon par les céramistes athéniens

  Cécrops, mi-homme mi-serpent, est présent pour incarner l’autochtonie, ainsi qu’Héphaïstos, figure de la reproduction sexuée, et une des cécropides, là pour représenter la fratrie qui veillera sur l’enfant. Mais ces personnages qui complètent la scène ne sont que purs témoins du geste qui réunit Gaïa, Érichthonios et Athéna. C’est ce geste qui importe vraiment car il témoigne de la relation exclusive qui unit Érichthonios et Athéna. Gaïa tend l’enfant à Athéna, et Érichthonios tend les bras vers la déesse. Il est impatient, confiant, reconnaissant. Quant à Athéna, elle en fait son « fils » puisqu’elle le légitime : il n’est plus un enfant abandonné, livré à la mort. Quand le rôle de Gaïa prend fin, celui d’Athéna commence, elle qui « le reçut de terre… dans ses bras de vierge et sans l’avoir conçu, et le donna, comme on le voit dans les peintures, aux filles de Kékrops ». On pourrait être tenté de considérer la déesse comme la mère de l’enfant ; mais comme ce n’est pas à proprement parler une naissance, elle tient plutôt le rôle d’éducatrice. En effet elle reçoit Érichthonios déjà enfant adolescent, plus que nourrisson, et donc prêt à recevoir une éducation. Érichthonios apparaît jeune afin de représenter la jeunesse de la cité et l’évolution qu’elle s’apprête à connaître en même temps qu’il s’apprête à grandir, éduqué par la déesse poliade. Plus tard, Érichthonios prit possession du trône d’Athènes, y établit le culte d’Athéna et lui bâtit le temple de l’Érechthéion. On lui attribue également la création des Panathénées en l’honneur de la déesse. Lorsqu’il fonda la cité, on dit qu'il l’appelait Parthénos (une vierge) en référence à Athéna, qui donna ensuite son nom quand elle devint déesse poliade. Mais les seules sources proviennent des mythes, laissant un doute sur la véracité des événements.   Selon la légende de Cécrops, le premier roi d'Athènes, également autochtone, fut témoin de la célèbre querelle divine qui opposa Poséidon à Athéna. Lorsque Cécrops était roi, Athéna et Poséidon se sont disputés la possession de l’Attique. Le dieu aurait offert le cheval, ou fait jaillir une source d’eau salée, et la déesse aurait fait don de l’olivier. Les femmes plus nombreuses auraient voté pour Athéna, lui permettant de l’emporter sur Poséidon, de devenir protectrice d’Athènes, et donc de donner son nom à la cité. Cependant cet événement aurait fait perdre aux femmes tout pouvoir politique au sein de la cité, ce qui justifie l’absence de gynécocratie et d’une parenté matrilinéaire depuis Erichthonios. Le mythe de l'autochtonie donnent ainsi son histoire à la cité dans la mesure où ils expliquent son origine. Il justifie la création du premier citoyen que fut Érichthonios, et l’importance pour les athéniens de sa mère adoptive Athéna. Ainsi il donne un sens au culte ancien consacré à la déesse, et au nom de la cité. Et c'est la légende de Cécrops qui vient justifier la légitimité de la déesse poliade. Mais implicitement, ces deux mythes se complètent également pour tenter d'expliquer le statut des femmes dans la cité.   Le mythe de l’origine ouvre avant tout une question : naît-on de la terre ou des hommes ? D’après le mythe, on naîtrait de la terre et des hommes. Mais les rationalistes disent qu’on ne peut naître que de la sexualité, et selon eux la terre mère n’interviendrait que pour sauver la virginité et la chasteté de la mère Athéna. Pourtant, le mythe présente clairement Gaïa comme la mère et Athéna comme la nourrice. On remarque alors que ce mythe fonde la politique athénienne mais aussi le niveau des rapports au sein des familles. Dans la cité, la femme n’est pas reconnue citoyenne face à l’homme, comme la sexualité d’Athéna n’est pas reconnue face à celle d’Héphaïstos. L’autochtonie peut alors être comprise comme une maternité métaphorique, afin d’éviter la relation sexuelle entre les dieux, pourtant obligatoire pour procréer.   Nicole Loraux, historienne helléniste française, publia en 1981 Les Enfants d'Athéna. Bien que ce ne soit ni un livre sur le mythe de l'autochtonie, ni un livre sur les femmes, ces deux thèmes se combinent pour cerner, comme l'indique le sous-titre, les « idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes ».   A travers cette enquête sur l’enracinement spatial de l’autochtonie à Athènes, Nicole Loraux montre comment le mythe éclaire l'exclusion politique des femmes. Cette analyse amène à la conclusion que le mythe servait à justifier la marginalisation politique des athéniennes. En effet Athéna incarne la volonté d'évincer les femmes, puisqu’on ne réussit pas à déterminer son réel rôle (mère adoptive, nourrice, éducatrice?) ; et de les évincer y comprit de leurs fonctions biologiques, puisqu’il est clair qu’Athéna la vierge n’est pas la mère biologique. Le détour par la terre montre alors un refus à la femme de toute part dans la naissance légitime du citoyen. La cité porte le nom d'une femme, mais c'est pour mieux écarter les femmes de la citoyenneté, comme le justifie le mythe de Cécrops. Cependant, la loi de Périclès, en 451 av. JC., réintroduit les femmes au cœur de la cité grâce à une loi imposant des conditions plus strictes pour la citoyenneté : la parenté devient bilatérale, même si les femmes exercent toujours une citoyenneté passive en la transmettant sans l’exercer. Désormais l’athénienne devient indispensable non seulement pour faire des enfants, mais aussi pour engendrer des citoyens.