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Sur les falaises de marbre

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Publié le 13/05/2019
Sur les falaises de marbre d’Ernst Jünger
Jünger, héros allemand de la Der’ des Der’, a le poitrail poinçonné de médailles, un talent forgé dans les orages d’acier des tranchées qui donneront leur nom à son roman autobiographique - reconnu comme le meilleur ouvrage du genre tant par le Führer que par Gide, et une verve nationaliste exemplaire.

Pourtant, quand le régime nazi l’approche, il refuse net, avec violence et désapprobation. Jünger est alors touché par un rêve – ou peut être une vision. Le contexte aidant, il décide de s’isoler dans un presbytère, et de mettre en forme ce songe si puissant en un manuscrit.

C’est en l’année si particulière de 1939 que l’art de Jünger atteint finalement son apogée, au même instant que le régime nazi. Il en résulte une œuvre d’une puissance allégorique sans précédent. Elle conte l’histoire de Marina, paisible pays côtier, pansant les plaies d’une guerre qui l’a ravagé 7 ans auparavant. Perché sur les falaises de marbre, surplombant les vallées fertiles, un ermitage habité par le narrateur et son frère. Dans les bois, menaçant, violent, charismatique ; le Grand Forestier, dont l’ombre va bientôt s’étendre sur Marina, uniquement contrée par le flambeau du spiritualisme mystique de la fratrie. Cette contestation étant vouée à l’échec, le pays est ravagé par l’inexorable dictateur. Les deux frères trouveront refuge dans les contrées d’Alta Plana, autrefois ennemie, tel Jünger trouvant un refuge pour son manuscrit en la personne de Gallimard, éditeur français.

A sa publication, l’ouvrage reçoit pourtant un accueil empreint de chaleur, de respect et d’admiration. Tant par les Alliés que par l’Axe. Il devient le livre de chevet des combattants allemands au front, il est cité et commenté avec amour par la libre Radio Londres.

Cependant, Jünger ne se positionnera jamais quant à son œuvre, refusant de l’associer aux mouvances politiques de l’époque. Et si les régimes en place ne parviennent pas à s’emparer du doux granit de sa prose juchée en haut des falaises telle l’ermitage du héros, c’est bien parce que cette prose est à la littérature ce que l’iaido est à l’escrime.

Elle est un art de penser qui consiste en un mouvement unique, un coup de sabre si pur et si parfait qu’il transcende la frontière du physique pour incarner un ensemble de concepts. L’œuvre incarne le « monde d’en haut » de Platon. Chaque mot, personnage, lieu, chaque instant est une Idée, l’essence même d’une notion : l’Europe, le Barbare, le Dictateur.

Aux confins de l’art romanesque, poétique et du songe, à mi-chemin entre les couleurs éthérées des peintures d’Osbert et de la prose de Gracq, le court roman est un joyau mystique enchâssé sur un anneau d’intemporalité.
Notō – quand Jünger rengaine sa plume tel l’escrimeur d’iaido sa lame, tout a été dit, et les mots transcendés en purs concepts deviennent des vérités absolues. S’il est un livre à lire sur la Dictature, avec un grand « D », il est écrit et trône sur les falaises de marbres de Marina.

Bibliographie