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Un simple article

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Une simple lettre d'amour - Yann Moix
Publié le 05/04/2017
Découvrez les chroniques des participants au concours Kedge Jette l'encre - édition 2017

Train Bordeaux-Paris de 17H28. Voiture 10 Place 86.

Le siège 85 est libre avec oublié, la  poche bleue, Reflex Blue C, lettres blanches de la librairie Mollat, le contenu est mince. J’ouvre, qui sait jamais ?

 

Il y a un livre de poche fin, Une simple lettre d’amour, ça ne pèse pas lourd, l’auteur Yann Moix. Sur la 4ème de couverture le visage de ce chroniqueur, son regard sans paupière de Gorgone. La couverture est laide, un énorme baiser façon rouge à lèvres, le titre sonne creux. Je le pose sur la tablette, en évidence, pour celle (féminin, c’est l’évidence…) qui se souviendrait l’avoir oublié. Je m’installe, lis des journaux. Je ne lis en général que des biographies, des enquêtes, des analyses économiques, et inlassablement Bukowski.

Personne n’est venu. Je finis par ouvrir à nouveau la poche bleue. Sous la photo de la 4ème Bernard Pivot parle de « lettre d’amour fiévreuse ».

 

J’ai attaqué les 123 pages, contre mon gré, savourant d’avance le dédain que j’allais éprouver, vautré, la pose suffisante, le rictus infect.

 

Mais voilà, j’ai été soufflé, brassé par ce verbe précis, décisif. Les formules sanglent, cinglent. Yann Moix parle de ce que nous connaissons, un amour qui s’achève dans une langue que je ne connaissais pas.

Ses phrases bruissent. Il vocifère, il allitère : « crible de calembours dernier cri », « jette aux alligators un sénateur en disgrâce ».

Il sort des mots de son haut de forme qui rampent comme de « la viorne ». Il râle, trépigne et nous chapitre : « une des énigmes de l’homme est qu’il piétine, au prorata de l’amour reçu, tous ceux qui ont œuvré à son bonheur ».

L’auteur possède ce ton des pessimistes jouisseurs, à la lucidité douloureuse. Il saccage, il s’escrime, il ne prend pas le lecteur à parti, il le désintègre pour lui faire siennes les vérités dominantes qu’il balance à chaque page.

 

Il fouille son intime, s’écorche vif pour nous montrer et nous épargner de le faire. Il y a du sacrifice, on sent la douleur urgente qu’il a eue dans sa pratique.

Yann Moix a la poigne de sa main et ses doigts encrés sur notre nuque. Il nous fait baisser le buste, loucher, face contre terre. Il montre ce qu’il a ouvert de lui au scalpel. Il fragmente les abcès.

 

Il offre à notre intelligence en partant d’une seule femme, de la dernière, toutes ses histoires d’amour et d’un coup de manège à l’envers,  il achève sur la première.

Sans nous perdre un instant, il inverse la farce et nous renverse de son écriture laser.

L’unique se dissout, tout revient au même, à la même, au même : l’amour.

 

Dans ce roman de fulgurances, il réussit le tour du sentiment et revient du loin de son intime. Il tient nos comptes et nous les règle.

 

Méfions-nous des titres à l’oxymore discrète et des couvertures mièvres. Yann Moix, a la ruse sévère. Il s’apprivoise les quais de gare et met au défi ses lecteurs plus acquis à l’envie de le lire quoiqu’il annonce, sous son photomaton effaré.

Un subterfuge d’auteur aux charmes à incidences.