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Une chambre à soi #7 - America

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Une actualité de Bélinda B
Publié le 21/09/2018
« Peut-être me faudrait-il parler des femmes et de ce qui les caractérise, ou des femmes et des romans qu'elles écrivent, ou des romans qui traitent de la femme, ou encore, pensant que ces trois possibilités sont intimement liées, votre désir est-il que je les envisage dans leur entrelacement ?» Une chambre à soi, Virginia Woolf, 10/18, 2016.
Lorsqu'on lui demande de s'exprimer sur les femmes et le roman, Virginia Woolf se rend compte qu'il ne s'agit pas simplement d'évoquer quelques grandes auteures : elle préfère penser les femmes et la condition de création. Être auteur, encore au début du XXe siècle, est conditionné par le sexe et les moyens économiques. Seule possibilité pour celles qui veulent s'exprimer : des moyens, et surtout un espace, une chambre à soi, pour libérer la création. Ce titre, emprunté à l'auteure britannique, exprime très bien cette volonté de dire et lire les femmes.
Parlez de féminisme, et les réactions ne se font pas attendre, qu'elles soient négatives ou enthousiastes, féminines ou masculines. Si le féminisme prend de multiples formes, on retrouve à chaque fois cette volonté de comprendre à quel point les mécanismes sociaux peuvent influencer nos comportements et modes de pensée, favorisant inégalités et violences, que se soit dans la vie personnelle, professionnelle, ou dans l'espace public. L'écriture devient un moyen d'expression privilégié, qui permet de mettre en avant des voix audacieuses, des femmes qui d'une façon ou d'une autre luttent, partagent et inspirent, pour plus d'égalité et de respect. 
Les livres présentés dans cette série d'articles sont autant de pistes de réflexion pour découvrir des figures de femme déterminées et motivantes, pour rendre compte de modes d'existence féminins et de trajectoires de vie multiples : provoquées, déterminées, imprévisibles, mais toujours enrichissantes.

Le dernier numéro de la revue America dédiait son principal article, Ladies first, aux femmes dans l'Amérique de Trump. Le festival America, festival de littératures et cultures nord-américaine, se tient ce week-end à Paris. L'occasion idéale pour se pencher sur les questions qui bousculent la société américaine ces dernières années concernant la place de la femme, la domination masculine.

Cet article nous permet de mieux comprendre ce qui se passe aux États-unis depuis l'élection de Trump, et même avant, de porter un regard sur les récents événements comme #MeToo, l'affaire Weinstein, la Women's March... et de comprendre quelle est la situation des femmes et du féminisme outre atlantique. Pour en parler, de nombreuses femmes sont sollicitées, des autrices et journalistes françaises et états-uniennes, afin d'évoquer ce qu'elles pensent de tout cela, et ce qu'elles mettent en pratique au quotidien, dans leur vie et leurs oeuvres.

Les derniers mouvements comme la Women's March ou #MeToo montrent une forte libération de la parole, les femmes prennent la parole et montrent à quel point ces abus de pouvoir, ces cas de viol, harcèlement et agressions sont un véritable problème, qui concerne tous les milieux, ce qui est très rassurant pour Toni Morrison, ou Meg Wolitzer, deux autrices qui y voient une forme d'espoir. Ces deux dernières années ont été notables, notamment dans leur forme et leur ampleur, mais ces mouvements ne sont pas entièrement nouveaux. Déjà dans les années 1970s, le Working Women United était créé, notamment par Carmina Wood, assistante administrative qui travaillait pour un physicien et avait fini par démissionner après les avances répétitives de son patron. Cela a permis aux femmes de se réunir, et d'échanger sur le harcèlement qu'elles subissent au travail ; c'est en 1975 que l'on voit apparaître pour la première fois le terme de "harcèlement sexuel", dans le New York Times. Ensuite, on en parle de plus en plus, des chiffres, effarants, commencent à sortir, des chartes sur le consentement sont faites dans les universités. Tout d'abord critiquées, dites "anti-sexe", ces chartes sont aujourd'hui la norme dans la plupart des universités états-uniennes. De notre côté, en France, certains n'y voient rien d'autre qu'une forme de puritanisme, alors qu'à l'inverse, notre tribune des cents sur la "liberté d'importuner" choque aux États-unis. Car nos cultures sont très différentes, aux États-unis, les date sont très codifiés, alors qu'en France, il est rare de demander avant d'embrasser quelqu'un. Toujours est-il que la question du consentement reste nécessaire, est que le consentement verbal explicite est essentiel. Finalement, ces récents mouvements montrent que les femmes ne veulent plus être les victimes d'un système patriarcal qui les reléguait au silence ; ils permettent de déculpabiliser les femmes face à ces comportements inappropriés et inacceptables ; enfin, ils montrent qu'une véritable sororité se constitue, ou en tous cas se solidifie : les femmes s'aident, se voient davantage comme des alliées. Car le combat face aux hommes et notamment les hommes riches, blancs et influents est loin d'être fini : aujourd'hui, il nous est rappelé que les violences sexuelles sont un problème culturel et universel, lié au patriarcat et pas à la couleur de peau. : les cas Trump, Weinstein, mais aussi le phénomène récemment médiatisé des incels montrent que le problème des agressions sexuelles ne sont pas le fait des hommes afro-américains ou latinos, comme cela était souvent mis en avant par des personnalités (comme Donald Trump, que l'on découvre défenseur des femmes lorsque l'agresseur est afro-américain), davantage médiatisé alors que la violence des blancs avait tendance à être cachée, minimisée.

Ce qui est sûr c'est qu'avec l'élection de Trump, et tous ces mouvements pour les droits des femmes, on a vu un véritable regain d'intérêt de la part des femmes pour la politique. En effet, les femmes étaient nettement plus nombreuses à se présenter pour le Congrès (pour la Chambre des représentants elles étaient notamment deux fois plus nombreuses qu'en 2016. Mais cela veut pas dire plus de femmes élues) Le non intérêt, le mépris ou la haine dont peuvent faire preuve des hommes comme Trump fait réagir : hors de question de les laisser diriger la vie d'un pays, les femmes veulent être actrice de la vie publique et politique. Après la Women's March, la Women's Campaign school, école de formation en politique pour les femmes, a reçu un nombre de candidature énorme : 500 pour seulement 80 places, des femmes qui parfois n'étais pas inscrites sur les listes électorales. De même, Emily's list, association de soutien au candidates démocrates, a également été sollicitée par de nombreuses femmes (36000 contre 920 en 2016). Parmi les sujets, les points importants à débattre sur le terrain politique : la question féminine évidemment, mais aussi la santé, l'environnement, la politique étrangère. Le CAWP (Center for American Women and Politics) à réalisé une étude sur les motivations des élus d'assemblées locales, et pour les femmes, la principale raison donnée était l'envie de travailler sur une politique qui leur tient à coeur, alors que pour les hommes, la majorité évoquaient leur désir d'occuper une fonction politique. Désormais, on note un changement dans les discours politiques, sur le fond et la forme des campagnes : être une femme, la vie de famille, la cause féminine sont évoqués, en opposition à tous les exemples d'abus de pouvoir, de cas de harcèlement qui sont révélés. Bilan en demi teinte néanmoins, car comme expliqué plus tôt, les femmes se présentent en masse aux élections, mais ne sont pas forcément élues : elles ne représentent que 19,8% du Congrès, et les Etats-Unis sont classés au 104e rang mondial pour le nombre de femmes élues au parlement national. Ce qui est soulevé, c'est le manque de préparation de certaines candidates, qui se lanceraient trop tôt. Il est évidemment difficile de faire changer une situation en profondeur, une situation bien ancrée dans un pays encore très conservateur, et où les oppositions au progressisme sont nombreuses.

Le sujet finalement abordé dans cet article est la question de l'avortement aux États-Unis, où la situation est très compliquée, comme le montre la rencontre avec Rose Mimms, du mouvement pro-life. Malgré la séparation Église/État, la religion reste très présente sur la question de l'avortement : les cliniques anti-avortements, très nombreuses, accueillent les femmes hésitant à avorter : ces cliniques sont destinées à les faire changer d'avis à grand coup de photographies chocs, représentant des foetus dans des sacs poubelle (dont on ne précise pas si elles représentent des fausses couches, ou des enfants mort-nés...). Partout où les républicains sont en place, de nombreuses lois visent à rendre les interventions plus longues, plus chères et plus culpabilisante, les cliniques d'avortement ferment, les assurances ne remboursent pas toujours les interventions. Dans certains États, les IVG ne sont autorisées que dans certains cas : viol, danger pour la mère ou inceste (et encore, pas toujours). En Alabama, une mineure doit justifier devant un juge son choix de ne pas tenir informés ses parents, et un avocat commis d'office se charge de la défense du foetus... De plus, les clinique pratiquant les avortements sont régulièrement visées, menacées par des groupes pro-life : manifestations, incendies, parfois assassinat de médecins, huées violentes des femmes venues pour avorter... La situation est vraiment alarmante, et les luttes pour le droit à l'avortement, le droit à disposer de son corps sont de plus en plus nécessaires.

La dernière partie laisse la parole à huit autrice : Toni Morrison, Meg Wolitzer, Siri Hustvedt, Rachel Kushner, Jesmyn Ward, Lauren Groff, Vendela Vida et Claire Messud. Elles ont en commun la volonté de mettre en scène des personnages féminins qui ne correspondent pas aux protagonistes habituels, leur livre rompent avec la tradition masculine dominante. elles parlent toutes à leur manière des conditions féminines. Les récents mouvements et événements les ont toutes marquées, elles ont des vécus très différents et leur façon de voir le féminisme. Les questions du racisme sont évoquées, de la pauvreté aussi, notamment par Jesmyn Ward, issue d'une famille pauvre, ou par Rachel Kushner, pour qui les privilèges des classes supérieures, les inégalités sont à combattre. La violence dont les femmes sont victimes, l'éducation inégale donnée aux garçons et aux filles sont des choses qu'elles ont pu observer, comprendre plus ou moins tôt dans leur vie, des choses qu'elles souhaitent aujourd'hui voir disparaître.

Finalement, cet article est un bon aperçu de la place des femmes aux États-Unis, des situations auxquelles elles doivent faire face, et nous donne des points de vues intéressants sur le féminisme, qui sont parfois très différents, des réactions diverses aux mouvements, et permettent une approche large des combats et intérêts de chacune, des combats qui leur tiennent à coeur.

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